Châtiez votre langage, surtout au travail. Précis lexicologique à l’usage des éloquents. Par Thierry Grosjean.

Pourquoi, en entreprise, choisir ses mots et soigner son vocabulaire ?

Camus disait « mal nommer les choses c’est participer au malheur du monde ».

En entreprise, bien les nommer, serait-ce contribuer au bonheur du monde ?

Une leçon de mots de Thierry Grosjean, avec Corneille et Racine, Pierre Dac et Hannah Arendt.

On dit communément que les inuits possèdent plus de 50 termes pour désigner la texture de la neige. Aomyolc, neige fondante, aneogavineq, neige très dure et compacte, kavisilaq, neige durcie par la pluie, qiqiqralijarnatuq, neige qui craque sous les pas, perquservigiva, neige tombant en spirale, masalc, neige mouillée et saturée…

Si ce mythe est aujourd’hui quelque peu contesté par les linguistes, il nous rappelle tout de même que nous avons le vocabulaire qui nous est nécessaire dans notre environnement propre et vital et dans une certaine mesure le vocable que l’on mérite ou que l’on est.

Nous, vulgum pecus du flocon, qui voyons la neige une fois par an et, de fait, de moins en moins, que ferions-nous de 50 termes. Nous n’en avons ni l’usage ni le besoin. Soupe, tôle ondulée, poudreuse…ces quelques notions suffisent amplement au bon déroulement de notre semaine de glisse sur les pentes.

Les techniciens « farteurs » de l’équipe de France de ski disposent eux d’une douzaine de termes. Dans leur expertise ils ont évidemment l’obligation de finesse et de justesse pour optimiser les résultats. Ils ont donc, comme dans toute profession particulière, un éventail plus large de termes subtils et appropriés.

Parmi les 300 000 mots de la langue française, dont 270 000 sont des termes si spécialisés, technologiques, scientifiques, médicaux…qu’ils ne sont d’aucune utilité rhétorique, on passe pour être cultivé en en maîtrisant 30 000, tout en en pratiquant pas plus de 3000 au quotidien (1500 fréquents, 1500 disponibles) et 300 de base pour à peu près se débrouiller dans la vie courante. Les 600 mots les plus fréquents représenteraient 90 % de n’importe quel texte français.

Si dans les analyses sémantiques on remarque que les pièces de théâtre de Shakespeare alignent plus de 30 000 termes tandis que celles de Corneille ou Racine n’en convoquent pas plus de 4000, on ne niera pas la qualité dramaturgique des alexandrins du Cid, ni la densité tragique et nuancée de Phèdre.

Et l’on parle ici d’écrit. C’est encore plus radical à l’oral.

On peut donc se faire comprendre et communiquer avec peu et même avoir un impact certain, jusqu’à se faire élire président des USA, puisque d’après le test de lisibilité Flesch-Kincaid (Rudolf Flesch linguiste, J. Peter Kincaid scientifique) c’est Donald Trump qui employa le langage le plus pauvre de tous les candidats (niveau enfants de 9-10 ans) et qui sut visiblement convaincre le mieux, la masse de ses électeurs.

On peut trouver le constat navrant mais c’est ainsi.

Car que reste-t-il d’un discours entendu quand on a tout oublié ?

Rien ou si peu.

Quelques substantifs, une image, une anecdote, deux ou trois chiffres, des mots clés, des mots forts (ces fameux éléments de langage) quelques saillies provocatrices de préférence dans un registre émotionnel, bref, des mots musclés, une impression générale, et dans le meilleur des cas : le message.

Encore faut-il qu’il y en ait un.

La conviction se forge donc avant tout dans l’engagement et la présence de l’orateur qui transpire par les mots mais aussi les silences, la construction de son allocution, l’impact de son argumentaire, la réitération des concepts essentiels, (la redondance qui renforce la thèse contrairement à la redite qui ajoute à la confusion), l’utilisation d’une forme inductive (langage analogique) plutôt que déductive (langage formel) et adapter son discours en fonction de son ou ses interlocuteurs.

Court, précis, concis : « La recette d’un bon discours, c’est une très bonne introduction, une très bonne conclusion, et les deux les plus rapprochées possible ». (Pierre Dac)

N’empêche ! Si une communication peut être rudimentaire et finalement efficace, d’un point de vue purement sémantique, voire esthétique, et pour citer Camus – mal nommer les choses c’est participer au malheur du monde – enrichir son vocabulaire, avoir le concept juste, ciselé, c’est aussi affiner sa pensée pour mieux la féconder.

Développer son vocabulaire ce n’est pas apprendre par cœur des listes de mots mais précisément multiplier ses centres d’intérêts. Plus nos expériences sont variées, plus nos curiosités sont nombreuses plus les termes et notions qui s’y rattachent s’acquièrent. Et ainsi l’érudition.

J’ai connu dans ma longue vie de formateur à l’expression orale, des gens simples, s’exprimant avec une éloquence rare, dont ce technicien, du cambouis tatoué sur les doigts, élevant seul ses quatre enfants, les emmenant à l’opéra, au foot, à la bibliothèque et qui s’exprimait en fin lettré. Il avait à la fois la passion de la vie et donc à la fois, des mots pour la raconter et la sublimer.

C’est une rencontre qui 20 ans après me fait tressaillir encore.

Oui, on peut convaincre comme Trump superficiellement en flattant grossièrement les instincts, et ça marche, on peut aussi comme mon technicien, persuader et subjuguer les auditeurs en des termes choisis et raffinés, dans la profondeur, la grâce et le beau langage et les marquer à jamais.

Car, comme l’écrit Hannah Arendt : les mots justes, trouvés au bon moment, sont de l’action.

 

Thierry Grosjean

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